2020 - Le château de Belbeuf - Un lieu qui laisse perplexe et qui cache une histoire sulfureuse

vendredi 11 décembre 2020

LE CHÂTEAU DE BELBEUF :
Un lieu qui laisse perplexe et qui cache une histoire sulfureuse

Beaucoup de personnes, passant devant le château de Belbeuf (Seine-Maritime), s’arrêtent, intriguées, devant cette curieuse demeure.
Quelle est l’histoire de ce lieu ?

Anoblie en 1587, la famille de Belbeuf, propriétaire des lieux, voit ses terres du même nom érigées en marquisat en septembre 1719. D’origine normande, la famille a de nombreux domaines en Seine-Maritime, dont un château d’une branche familiale à Bracquetuit (près de Saint-Victor-l’Abbaye), où il reste quatre tombes dans le cimetière.
De la famille de Belbeuf, le plus célèbre est Jean-Pierre Godart de Belbeuf, Procureur Général au Parlement de Normandie, grand panetier de Normandie, né le 1er septembre 1725 à Belbeuf, décédé le 21 avril 1811. Son père, Pierre Godard de Belbeuf (1681-1742), avait aussi été procureur général. Jean-Pierre Godart de Belbeuf fut marié trois fois (4 septembre 1752, 26 février 1756, puis en 1806). Arrêté en 1793, il survit à la Révolution Française.
Depuis le XVIe s, un manoir se dégradait lentement. Jean Pierre Prosper Godart de Belbeuf, le rase et avec les matériaux fait reconstruire le château actuel de 1764 à 1780, soit seize années. C’est lui-même qui a dessiné les plans, vus en consultation par le grand architecte Soufflot, qui les a approuvés après quelques corrections minimes. Le parc a été conçu par Legris, un élève du jardinier Le Nôtre. On n’entrait pas dans le domaine par l’entrée actuelle, près du pigeonnier du XVIe s, mais par une grande allée fermée par une grille, dans l’axe de la façade nord du château.

Quatre générations après Jean-Pierre Godard de Belbeuf, naît Pierre Joseph Raoul Jacques Godart de Belbeuf (27 mai 1850-22 janvier 1906). Pour son infortune, il se marie en 1880 avec Mathilde de Morny, née le 26 mai 1863. Elle est la fille du duc Charles Auguste de Morny, frère utérin de Napoléon III, et de la princesse Sophie Troubetzkoy. Figure importante du Second Empire, fils de la reine Hortense et du comte de Flahaut, le duc de Morny participa à toutes les grandes opérations financières et industrielles de son époque.
Surnommée « Missy », Mathilde de Morny est une personnalité controversée de la Belle-Epoque. Elle préfère en effet les femmes aux hommes et surtout porte le pantalon, le haut-de-forme et fume le cigare. Ce qui paraît normal maintenant dérange alors. Son époux la laisse vivre ses penchants, ce qui n’empêche pas Missy de divorcer en 1903. Devenue très riche, elle débute une relation solide avec l’écrivain Colette (1873-1954) en 1906 qui durera jusqu’en 1911.

Dans Rêve d’Egypte, jouée au Moulin-Rouge par Colette et Missy en 1907, l’affiche porte les blasons des familles de Morny et de Belbeuf. Il semblerait que ce soit Missy qui était l’élément viril du couple, mais celui-ci s’étiole progressivement et la séparation définitive survient le 2 août 1911. Commence alors pour Missy une descente aux enfers. En mai 1944, elle fait une tentative de suicide, mais est sauvée. La deuxième tentative sera décisive. Le 29 juin 1944, elle est trouvée décédée dans sa cuisine, la tête installée dans la cuisinière à gaz. Elle avait 81 ans. Sacha Guitry, qui réglait ses notes dans les cafés où elle prenait seule ses repas, car elle était ruinée, assumera ses obsèques au cimetière du Père Lachaise. Douze personnes seront seulement réunies autour du cercueil. Il n’y aura pas la présence de Colette. Triste conclusion d’une vie singulière, mais brillante et libre à certains moments.

Pourquoi cette belle résidence de Belbeuf aux lignes classiques, posée comme un bijou sur la pelouse d’un immense parc, n’a-telle pas de toiture, se demandent les visiteurs non avertis ? Ou celui qui a construit ce château n’avait plus assez d’argent pour construire un toit ou alors on a volé la toiture, ce qui n’aurait pas été discret. Vous avez tout faux ! Le château a bien eu un toit dès sa construction, très beau comme le montrent des cartes postales d’avant la Seconde Guerre mondiale, avec de nombreuses cheminées.

Dans les faits, faute d’entretien, la charpente de la toiture s’est écroulée en 1956. Le château étant alors en désuétude, personne n’avait envie d’investir un gros budget pour refaire un même toit, identique au précédent. On a donc créé simplement une terrasse qui couvre les deux niveaux de la demeure.

Deux ans après, en 1958, la société d’assurance Les anciennes mutuelles achètent le château et le parc de 50 ha pour y installer son siège. L’immeuble de bureaux et la tour ont été inaugurés en mai 1968. Puis, la société, devenue AXA, devant les charges importantes, dues notamment au chauffage des locaux, transfère ses 370 salariés dans de nouveaux locaux plus écologiques, à Isneauville à la fin de l’an 2017.

Qu’allaient devenir l’ensemble de ces bâtiments ? Longtemps, la perplexité a régné. Aux dernières informations, c’est Paul Marius, fabriquant rouennais de sacs en cuir vintage, qui vient récemment d’acheter les 1 200 m2 de surface utiles du château pour y installer les activités de son entreprise en plein développement. Ouf, bonne nouvelle ! Mais l’incertitude demeure concernant les bureaux modernes et la tour. Le coût d’une réhabilitation pour mettre aux normes actuelles ces bâtiments peut rendre frileux toute initiative future.
Voilà un résumé rapide de l’histoire qui entoure le village de Belbeuf et celle de la famille du même nom, car il aurait fallu des dizaines de pages pour commencer à épuiser le sujet. Quelqu’un l’a fait. Il s’agit de l’historien Olivier Chaline, dans son livre Godart de Belbeuf, le Parlement, le Roi et les Normands, très documenté, très précis, paru aux éditions Bertoud en 1996. Si vous l’avez dans votre bibliothèque, je vous invite à le relire. Sinon, essayez de le trouver chez un bouquiniste, car c’est un monument d’Histoire. Et pour Missy et Colette, lisez les Lettres à Missy, correspondances recueillies par Michel Rémy-Bieth, et mis en forme par Samia Bordji et Frédéric Maget, aux éditions Flammarion en 2009.
Sinon, allez jeter un œil averti sur le carré de la famille de Belbeuf, dans le cimetière de Belbeuf, où patientent sagement plusieurs tombes, dont malheureusement certaines commencent à être illisibles. Et peut-être aurez-vous l’occasion d’entrer dans le château lors de visites projetées par le nouveau propriétaire.

Dominique SAMSON